..Signal sur bruit : Musique pour l'économie de l'attention
Liens
Titres
- Premières impressions
- Gratification différée
- Chambre d’écho
- Cercle vicieux
- Contenu infini
- Pourtant
Crédits
Aymeric Gibon : Composition, enregistrement, instruments, effets, mix Manon Léon : Composition (1, 4, 6), voix (1, 6), piano (4, 6), visuels Mastering : Mastered by Edouard
À propos de l’album
Signal sur bruit a été “assemblé” autour de septembre 2025. Chaque morceau a été construit à partir d’un élément principal - une boucle de guitare, une ligne de mellotron, un larsen - manipulé de manière analogique, avec des pédales et des cassettes, de manière à passer le moins de temps possible sur un écran.
Cette approche m’a permis d’accepter les accidents, m’éloigner des distractions, et trouver des sons que je n’arrivais pas à produire sur des logiciels de MAO. Grâce à ça, c’est le seul de nos projets que j’arrive à réécouter de temps en temps : j’entends davantage une compilation de bruits parasites, d’imprévus, et de décisions instinctives que des morceaux “composés” seul ou avec Manon.
J’ai pourtant été tenté de ne pas le sortir : en avril 2026, d’après Deezer, environ 170,000 nouveaux morceaux sortent chaque jour sur les plateformes de streaming (dont 44% générés par IA). À quoi bon contribuer au bruit ambiant ?
Surtout, à quoi bon le faire avec ce genre de musique ? L’ambient est un genre musical étrange : il est en lutte permanente avec notre capacité d’attention.
Produit ou consommé de manière active, le genre permet d’atteindre un état introspectif quasi-méditatif. “Contenu infini”, le morceau autour duquel le projet s’est constitué, est le résultat d’une espèce de transe de vingt minutes - je serais incapable de le recréer si j’essayais. C’est aussi un genre qui peut être discrètement émouvant : une de mes expériences musicales les plus fortes a été de m’asseoir avec Lullaby de If Thousands un dimanche matin au bord du canal.
Pourtant, impossible d’ignorer que l’ambient est le genre poubelle par excellence. Spotify remplit ses playlists “chill” de morceaux générés par IA pour éviter d’avoir à payer de vrais artistes : l’ambient est le son du slop. Au-delà de ça, l’essor du genre est aussi le reflet d’une mentalité productiviste : c’est de la musique pour étudier, pour travailler ; un fond sonore pour remplir le silence et mieux se concentrer sur autre chose. C’est une béquille pour compenser notre incapacité croissante à nous concentrer. L’ambient est le son du multitasking.
J’ai finalement pris la décision de sortir ce projet à la lecture de “Listening to Noise”, un extrait du livre de Damon Krukowski, The New Analog.
Le texte parle de la transition de l’ère analogique à l’ère digitale. Il établit un parallèle entre la manière dont le bruit - inévitable dans la musique analogique - a disparu au profit de la perfection digitale, et la manière dont les algorithmes des réseaux sociaux choisissent pour nous ce qui constitue un signal.
“Quand nous écoutons le bruit, nous écoutons l’espace autour de nous et la distance entre nous. Nous écoutons sous la surface. Nous écoutons chacun les limites de nos perceptions individuelles, et nous écoutons ensemble dans un moment partagé.”
Dans la musique analogique, le bruit est porteur d’information : on entend des musiciens enregistrer en temps réel, limités par le coût des bandes magnétiques ; on entend leurs erreurs, on entend la pièce, l’équipement, parfois des mouvements ou des conversations ; on entend le support physique sur lequel la musique est gravée, support physique qui peut même être à l’origine d’interactions humaines. Le bruit porte un contexte, un environnement. Il porte aussi une responsabilité, puisque c’est à nous de faire le tri et de le séparer du signal.
De même que la musique digitale a effacé ce bruit, les réseaux sociaux sélectionnent pour nous les informations qu’ils jugent pertinentes, c.-à-d. celles qui nous feront le plus réagir. Ils filtrent à notre place le “bruit” relationnel et culturel, et avec eux tout ce qui sort de nos chambres d’écho et de nos fils d’actu infinis. Pour nous retenir, ils nous bombardent de signal, et nous découragent de lire nous-mêmes le bruit. Ce faisant, ils nous isolent et effacent la pluralité des perspectives.
En mettant des mots sur une grande partie de mes frustrations avec l’environnement technologique et musical actuel, “Listening to Noise” m’a permis de trouver une raison d’être à ce qui ne s’apellait pas encore Signal sur bruit. Cette compilation de bruits parasites, d’imprévus et de décisions instinctives est, en elle-même, porteuse de sens.
Je ne peux - et ne veux - pas empêcher qui que ce soit de la mettre en fond, pour plus facilement se concentrer sur autre chose. Au contraire ! J’espère simplement que l’approche analogique et parfois agressive du projet contrebalancera l’effet anesthésiant propre au genre. J’espère que les titres de l’album et des morceaux contextualiseront suffisamment la musique pour encourager les auditeurs à s’interroger sur leur rapport à la musique ambiante et à l’économie de l’attention. D’une certaine manière, j’espère pouvoir contribuer au bruit ambiant.
Les influences de Signal sur bruit
- Lullaby, de If Thousands, mentionné plus haut
- J’essaie toujours un peu de plagier Symphonic Holocaust, de Morte Macabre ; ici, ça se voit surtout dans les lignes de mellotron de “Gratification différée”
- Si j’étais un meilleur guitariste, je ferais sans doute des trucs qui ressemblent à The Durutti Column, en particulier Vini Reilly ; je compense en employant Manon pour émuler “Opera 1 & 2”
- L’achat d’un enregistreur à cassettes vient tout droit de mon obsession pour les vieux albums des Mountain Goats
- Difficile de faire de la musique ambiante sur bandes magnétiques sans créditer les Disintegration Loops de William Basinski
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